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Dans la seconde qu'aura mis la lecture de cette phrases par les moins ineptes d'entre vous, 153 000 personnes ont perdu la vie. Si vous avez un minimum de chance, vous n'en faites pas partie, et vous êtes toujours en train de me lire. Avec un minimum de chance en plus, tous ces types qui viennent de crever ne voulaient rien dire pour vous. Des inconnus totaux qu'il vaut mieux oublier. Peu de chances que vous ayez entendu parler de toutes ces tragédies, sauf en cas de buzz.
Si on est un inconnu parmi tant d'autres, il n'y a que peu d'options pour avoir une mort qui buzze. La première et la plus commune reste de perdre la vie dans un accident spectaculaire, crash d'avion sur tour jumelles ou autres de moins grande envergure. Malheureusement, ce n'est pas donné à tout le monde, et ça ne convient qu'aux plus grégaires d'entre nous, ceux qui peuvent se contenter d'être une sombre décimale dans un gros tas de statistiques opaques...
Dans le passé, quand on voulait une mort digne de ce nom, il fallait viser haut. Par exemple faire un essai aéronautique raté en se jetant de la Tour Eiffel tout en étant filmé par un collègue complaisant. Pas simple de monter tout le matos, et puis à l'époque, les caméras étaient rares.
Heureusement, la technologie est là.
Aujourd'hui, n'importe quel demeuré peut réussir à faire une mort qui buzze, en direct, et devant le monde entier. Les webcams et Youtube démocratisent l'accès au suicide médiatisé, et déjà, beaucoup de jeunes et de moins jeunes ont profité de l'opportunité, et ont obtenu leurs quelques minutes de célébrité, ainsi que l'accomplissement de toute une vie : une mort significative. Enfin, significative selon les standards d'aujourd'hui : éphémère et superficielle. C'est le grand problème de la démocratisation, la qualité ne suit pas.
Je voudrais mourir selon les anciens termes, que les gens s'en souviennent pendant longtemps.
Aujourd'hui, je ne sors presque plus de chez moi. Je n'ai plus que des connexions virtuelles avec des moitiés d'inconnus. Si j'additionne tous les amis que je me suis fait sur les réseaux, j'arrive à plus d'un millier. Je ne sais pas si je fais partie de la sphère émotionnelle de certains d'entre eux. Honnêtement, j'en doute. Tous ces types seront certainement aussi touchés par ma mort que Pierre Desproges par la mort de Tino Rossi - Il avait repris plusieurs fois des spaghettis.
Tout est une histoire de seuils. Les plus numérisés d'entre nous ont comme moi des connexions par milliers. Le résultat est le même que dans les petits villages de 1000 habitants où chacun connaît tout le monde : chacun connaît aussi les malheurs de tout le monde et en a paquet à raconter. J'ai mis beaucoup de temps à comprendre ça quand j'étais gamin et que je partais en vacances, je pensais que tous les campagnards étaient des pauvres bougres sur lesquels le sort s'acharnait. En fait, contrairement aux citadins qui peuvent facilement se détourner du malheur en élargissant leur cercle d'amis, les pèquenauds sont forcés de faire face à la misère qui les entoure.
Je vous vois venir, et vous avez tord. On ne parle pas de ville planétaire, mais bien de village, il y a des raisons pour ça. Je suis sûr que vous avez parmis vos amis facebook des types dépressifs et suicidaires que vous n'avez pas vu depuis 10 ans, et que vous ne les enlevez pas, un peu par compassion, mais surtout par ce que ça ferait mauvais genre - vous avez tout de même des amis en communs.
On vit dans un village. On ne peut pas simplement arrêter de voir la misère, elle est sous notre nez. On peut juste faire comme dans les villages : éviter d'agir naturellement devant la personne concernée, faire comme si de rien n'était, puis s'en parler en douce quand le pauvre diable a le dos tourné. Pourtant, il n'y a pas plus de compassion. La souffrance et la mort ne veulent plus rien dire - si le milieu est fermé, il n'en est pas moins grand,. trop important pour le quota empathique ridiculement bas de l'être humain lambda. Sur Internet, la mort ne veut plus rien dire.
Alors, à mes mille amis, je voudrais donner un message. Quand vous serez malade, je viendrai vous troller. Quand vous serez en phase terminale, je viendrai vous troller. Quand vous serez mort, je continuerai à vous troller. Pendant les cinq minutes ou je ne vous aurai pas encore oublié.
Et cette boule là, que vous sentez sous votre bras. C'est un cancer. Désolé. |
Commentaires
Peut-être a-t-on oublié que l'amitié est une interaction. Je donne, tu donnes. Tu donnes, je donne?
Les gens ne sortent plus de chez eux. Un choix. ... personne ne peut décider à la place d'une autre, si elle peut ou non sortir... Il suffirait donc de refaire un choix?
La mort n'est pas un drame, la solitude, si. Car elle touche à la vie.
Une pensée vers vous!
Ema
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